Deux frères qui soignaient sans demander d’argent
Côme et Damien étaient frères, et la tradition chrétienne les présente même comme jumeaux. Ils auraient vécu à la fin du IIIe siècle et au début du IVe, dans l’Empire romain, où ils exerçaient la médecine. Leur réputation ne venait pas seulement de leur savoir, mais aussi de leur manière très particulière de soigner.
Ils ne demandaient rien en échange des soins qu’ils donnaient. Pas de salaire, pas de récompense, pas de paiement. Ils avaient reçu leur intelligence, leur vie et leur foi comme des dons de Dieu, et ils voulaient que leur médecine demeure elle aussi un don. Cette manière de vivre leur valut un surnom particulier : on les appelait les anargyres, les « sans argent ». Le mot résume assez bien leur façon de comprendre la charité chrétienne. Ils donnaient parce qu’ils avaient eux-mêmes reçu.
Il y a quelque chose de profondément évangélique là-dedans. Avant même de nous demander ce que nous pouvons offrir à Dieu, l’Évangile nous rappelle tout ce que Dieu nous a déjà donné : la vie, la grâce, le pardon, le Christ lui-même. La charité chrétienne commence toujours par quelque chose que nous avons reçu avant de pouvoir le transmettre.
Regardez l’histoire de Côme, Damien et Palladie
Le cadeau de Palladie
Un jour, une femme nommée Palladie vint trouver les deux frères. La tradition raconte qu’elle souffrait depuis longtemps d’une maladie et que Côme et Damien réussirent à la guérir. Pour elle, cette guérison devait représenter beaucoup plus qu’un simple soulagement physique.
Quand on souffre depuis longtemps, la maladie finit parfois par occuper beaucoup plus de place que le corps. Elle prend du temps, de l’énergie, des projets, et elle finit même par réduire l’espace dans lequel on imagine sa propre vie. Puis soudain, Palladie allait mieux. Elle voulut remercier les deux médecins pour ce qu’ils avaient fait. Ils refusèrent son paiement, comme ils le faisaient toujours, mais Palladie insista. Elle voulait leur donner quelque chose. Alors elle revint vers Damien avec trois œufs. Elle le supplia de les accepter au nom du Christ, non pas comme un salaire, mais comme un geste de reconnaissance. Damien hésita, puis il les prit.
Quand Côme apprend ce que son frère a fait
Pour nous, la scène peut sembler presque insignifiante. Trois œufs, après tout, ce n’est pas exactement une fortune. Mais pour Côme, le geste de son frère touchait directement à l’engagement qui avait donné une forme à toute leur vie. Ils avaient choisi de ne jamais faire payer les soins qu’ils donnaient. Accepter quelque chose en retour pouvait donc sembler être une première fissure dans cette promesse. Aux yeux de Côme, Damien venait de franchir une frontière qui ne devait jamais l’être.
La tradition raconte même que Côme aurait déclaré qu’il ne voulait pas être enterré auprès de son frère. L’histoire devient alors beaucoup plus intéressante, parce qu’elle ne parle plus vraiment d’œufs. Elle parle de ce qui se passe dans le cœur de celui qui donne et dans celui qui reçoit.
La charité ne consiste pas seulement à donner
Damien n’avait pas accepté ces trois œufs par amour de l’argent. Il les avait acceptés parce que Palladie voulait donner quelque chose à son tour. Ce n’était pas un prix pour la guérison, mais l’expression de sa gratitude. Nous parlons beaucoup de la charité comme de notre capacité à donner. Donner notre temps, notre argent, notre attention ou notre énergie à quelqu’un qui en a besoin. Mais il arrive aussi que recevoir soit une forme de charité.
Parce que lorsque quelqu’un nous offre quelque chose avec sincérité, notre refus peut parfois lui enlever la possibilité de donner à son tour. Recevoir exige alors une autre forme d’humilité. Il faut accepter de ne pas toujours être celui qui possède quelque chose dont l’autre a besoin.
Quand je donne, je peux facilement rester dans la position de celui qui aide. Quand je reçois, je reconnais que moi aussi, j’ai besoin des autres. Peut-être que Damien avait compris quelque chose que Côme, dans ce moment précis, ne voyait pas encore.
Palladie ne cherchait pas à acheter sa guérison. Elle voulait dire merci. Et Damien lui a permis de le faire.
Deux frères jusque dans le martyre
Côme et Damien vécurent à une époque où confesser ouvertement la foi chrétienne pouvait devenir dangereux. Lorsque les persécutions frappèrent les chrétiens sous l’empereur Dioclétien, la tradition rapporte que les deux frères furent arrêtés. Ils refusèrent de renier leur foi au Christ et furent finalement mis à mort.
Lorsque vint le moment de les ensevelir, l’histoire de Palladie revint encore une fois. Selon la tradition, il fut alors compris que Damien n’avait pas trahi leur engagement en acceptant les trois œufs. Il avait accueilli le geste d’une femme reconnaissante, et non un paiement pour les soins donnés.
Les deux frères furent finalement enterrés ensemble. Leur histoire n’est donc pas celle d’une rupture définitive, mais celle d’une fraternité qui traverse même le désaccord. Côme et Damien sont restés unis jusque dans la mémoire de l’Église.
La charité sait donner. Mais elle sait aussi recevoir.
Côme et Damien au Québec
La mémoire des deux frères a traversé les siècles et les continents. Dans l’Église catholique, saints Côme et Damien sont célébrés ensemble le 26 septembre, et ils sont traditionnellement associés aux médecins, aux pharmaciens et à tous ceux qui prennent soin des personnes malades. Leur témoignage continue ainsi d’être lié à la guérison et au service.
Mais leur histoire a aussi laissé une trace bien concrète chez nous, dans le diocèse de Joliette. En 1867, deux communautés presque voisines ont été placées sous leur patronage : Saint-Côme et Saint-Damien. Plus de quinze siècles après la mort des deux frères, leurs noms se retrouvaient côte à côte dans le territoire québécois.
Il suffit aujourd’hui de parcourir les routes de Lanaudière pour voir leurs deux noms apparaître dans le paysage. Saint-Côme d’un côté, Saint-Damien de l’autre. Deux communautés voisines qui portent encore la mémoire de deux frères.
Et nous, savons-nous recevoir?
Il est relativement facile de comprendre pourquoi il faut apprendre à donner. Nous savons que la générosité fait partie de la vie chrétienne et que Jésus nous appelle à servir, à partager et à prendre soin les uns des autres. Mais savons-nous recevoir avec la même simplicité?
Recevoir de l’aide quand nous sommes fatigués, accepter une parole encourageante sans la repousser, accueillir la générosité d’une personne qui a moins que nous. Recevoir le pardon, recevoir l’amour, recevoir la grâce. Tout cela demande parfois beaucoup plus d’humilité que nous le pensons.
La foi chrétienne elle-même commence d’ailleurs par là. Avant de faire quoi que ce soit pour Dieu, nous recevons de lui la vie, le salut et sa présence. Nous ne sommes jamais uniquement ceux qui donnent.
Peut-être que la vieille histoire de Palladie et de ses trois œufs nous laisse alors avec une question très simple : et si, parfois, aimer l’autre signifiait aussi lui permettre de nous donner quelque chose?